Certains mensonges ne rencontrent pas leur Zola ou leur Soljenitsyne. Ces mensonges-là peuvent s’installer pour toujours dans les mémoires collectives. Ils sont transmis de génération en génération ; si un chercheur vient plus tard rétablir la vérité, il faut parier qu’il ne sera pas écouté et que sa recherche ne sera guère lue, moins encore commentée. C’est sans doute le sort qui attend le récent ouvrage de Stanton Evans, Blacklisted by History (Crown Publishing, 2007), sur l’action du sénateur Joseph McCarthy entre 1950 et 1954.
Un livre à peu près garanti de ne recevoir aucune critique !
L’histoire de Joseph McCarthy, telle qu’on la raconte généralement, est à peu près la suivante :
Le sénateur McCarthy provoqua, au début des années 1950, une atmosphère de paranoïa anticommuniste par des dénonciations constantes et infondées. Cette paranoïa ne se fondait sur aucun danger réel. Sous l’influence de McCarthy, les Etats-Unis se sont mis à soupçonner leurs artistes et leurs écrivains, ruinant la carrière de nombreux innocents.
Pour finir, McCarthy fut vaincu par quelques hommes courageux : le journaliste Edward R. Murrow (dont l’histoire a été mise en scène en 2005 par George Clooney, dans le film Bonne chance et bonne nuit), et l’avocat de l’armée Joseph Welch, qui eut le courage de tenir tête au sénateur, lors d’une séance de commission historique, du 9 juin 1954, alors que McCarthy venait de dénoncer un jeune collaborateur de Welch comme membre d’une organisation de compagnons de route du communisme. Les méthodes illicites de McCarthy dans sa chasse aux communistes conduisirent à sa condamnation par le Sénat, le 2 décembre 1954.
Le livre de M. Evans, fondé sur six ans de recherches d’archives, permet d’affirmer avec certitude que pas une seule phrase du paragraphe précédent ne reflète la réalité.
L’erreur la plus évidemment absurde - et pourtant la plus répandue - est celle qui rend Joseph McCarthy responsable de la persécution des acteurs et des écrivains d’Hollywood.
L’institution qui enquêtait sur Hollywood était la Commission des Activités Anti-américaines de la Chambre des Représentants américaine. Cette commission - HUAC par son acronyme anglais avait été créée en 1938 pour enquêter sur les menées nazies et c’est en octobre 1947 qu’elle avait lancé ses enquêtes sur l’industrie cinématographique.
Non seulement McCarthy n’en fit jamais partie, mais il ne siégea jamais à la Chambre des Représentants (ce n’est pas sans raison qu’on l’appelait « sénateur » McCarthy).
Arrivé au Sénat en 1947, il ne s’engagea dans la lutte anticommuniste qu’en février 1950 - bien après la première « liste noire » d’Hollywood, généralement datée du 25 novembre 1947. A aucun moment de ses propres investigations, il ne s’en prit à un seul communiste d’Hollywood, authentique ou pas.
Une confusion aussi massive - attribuer à un élu d’une des Chambres du Congrès la responsabilité d’actions entreprises par une commission de l’autre Chambre, plusieurs années avant qu’il ne se lance dans des activités similaires - ne peut pas être le résultat d’une erreur de bonne foi. Il s’agit d’une manipulation délibérée, destinée à faire croire que la peur d’une infiltration communiste, dans l’Amérique de l’après-guerre, ne se fondait que sur l’imagination échauffée d’un seul homme.
Si l’on admet que cette peur, comme le montrent les faits, s’est manifestée bien avant que McCarthy ne commence ses activités, on se trouve dans une situation embarrassante. Puisqu’on ne peut plus l’expliquer par la folie d’un seul, il faut se demander ce qui a bien pu la causer. Et on ne peut pas empêcher de se demander si la peur d’une infiltration communiste ne pouvait pas être causée - qui sait - par le fait que cette infiltration - en pleine Guerre Froide - existait réellement ?
Comme Evans le montre sans aucune ambiguïté - en particulier grâce aux télégrammes soviétiques rassemblés dans les Archives Venona, rendues publiques en 1995 - l’entrisme soviétique existait bel et bien dans le milieu qui fut le premier objet des enquêtes de McCarthy : le Département d’Etat, ministère américain des Affaires Etrangères.
Toute la première partie des efforts de McCarthy - de 1950 à 1953 - fut presque entièrement consacrée à dénoncer la présence d’espions soviétiques au Département d’Etat. Or, il n’existe absolument plus aucun doute sur le fait que ces espions existaient.
Ainsi, Solomon Adler - représentant des Etats-Unis en Chine, qui joua un rôle important pour convaincre les Etats-Unis d’abandonner leur soutien au général Tchang Kaï-Chek, facilitant ainsi la prise du pouvoir par les communistes, en octobre 1949 - figure en bonne place dans les Archives Venona ; Solomon Adler finit par émigrer en Chine communiste. Un autre diplomate américain hostile à Tchang, John Service, fut reconnu coupable par la justice américaine d’avoir transmis des documents du Département d’Etat au journaliste et agent soviétique Philip Jaffe. Service, Adler et un autre agent communiste, Tchi Tchao Ting - citoyen américain, parent par alliance de Philip Jaffe et placé par le gouvernement américain comme conseiller de Tchang Kaï-Chek - avaient partagé, en 1944, la même maison en Chine, d’où ils envoyaient leurs télégrammes respectifs, pour convaincre leur gouvernement d’abandonner Chiang et de soutenir les communistes. Chi finit, lui aussi, par émigrer pour éviter la justice américaine.
La dénonciation par McCarthy de l’existence d’agents soviétiques au Département d’Etat n’était donc pas de la paranoïa : c’était la réaction normale d’un Américain informé, face à un danger bien réel.
Mais ses actions furent très mal reçues par le ministère, qui pensait que protéger ses fonctionnaires était plus important que de garantir la sécurité du pays. Evans signale que - bien qu’il existât dans tous les ministères des procédures de sécurité pour identifier et renvoyer les agents dont la loyauté était douteuse - le Département d’Etat, avant l’intervention de McCarthy, était le seul à avoir absous 100 % des agents qui lui étaient signalés par les services de sécurité. Ce problème avait été signalé au Président Truman, indépendamment de l’action du sénateur, mais les diplomates n’avaient pas pour autant changé de conduite.
La description par Stanton Evans des conflits répétés entre McCarthy et le Département d’Etat, entre 1950 et 1952, signale l’absence totale d’intérêt des diplomates pour une question aussi secondaire que celle de la sécurité nationale, en pleine Guerre Froide.
Leur seul souci dans cette controverse, pour eux, était de défendre leur honneur, en faisant obstruction à la publication de documents disponibles - au point, par exemple, de faire disparaître le dossier de John Service des archives du Département.
Le recours à la destruction d’archives fut d’ailleurs une méthode caractéristique des ennemis de McCarthy : Evans signale, en introduction de son livre, les nombreux cas où il fut lui-même confronté à des documents manquants. Le plus souvent, les documents disparus étaient ceux-là mêmes que les ennemis de McCarthy citaient comme devant l’incriminer ; faute de document, ne restent plus que des accusations sans preuves.
L’autre outil de choix des ennemis du Sénateur était de lancer contre lui des attaques ad hominem aussi incessantes qu’infondées. McCarthy fut ainsi accusé d’inventer ses preuves (au moment même où le Département d’Etat, ne se souciant guère de la contradiction, lançait une frénétique enquête interne pour découvrir l’identité de ses sources). Il fut, plus tard, accusé d’être lui-même un agent soviétique, un homosexuel et un alcoolique. L’homosexualité - réelle, celle-là - de son assistant Roy Cohn fut rendue publique. Avec quelle élégance les forces du Progrès combattent celles de la Réaction !
Malgré tout, tant que Truman fut au pouvoir, les interventions du Sénateur eurent des résultats. Les documents étaient retardés ou censurés, mais étaient finalement, au moins pour partie, transmis au Sénat, quand il en faisait la demande. La publication, par McCarthy, de l’influence d’agents communistes dans la politique asiatique du Département d’Etat eut pour effet immédiat de rendre de la fermeté aux Etats-Unis sur deux territoires - Taiwan et la Corée du Sud, où les diplomates recommandaient de continuer à céder aux communistes.
Plusieurs agents soviétiques perdirent leur emploi (Mary Jane Keeney, alors employée des Nations Unies) ou quittèrent les Etats-Unis (Solomon Adler, Tchi Tchao Ting, Lauchlin Currie). Truman finit par renforcer, dans les dernières semaines de son mandat (fin 1951), les mesures de sécurité relatives aux agents fédéraux.
Paradoxalement, la fin de Joseph McCarthy fut provoquée par l’élection de Dwight Eisenhower à la Présidence des Etats-Unis. Comme McCarthy, Eisenhower était Républicain ; il avait soutenu McCarthy pendant sa campagne présidentielle. A l’inverse, l’hostilité au sénateur était presque identifiée au parti Démocrate, à quelques exceptions près, en particulier, la famille Kennedy, qui fut toujours fidèle à McCarthy ; Robert Kennedy, futur Attorney-General, et candidat à la présidence, assassiné en 1968, était l’un des jeunes juristes qui instruisaient les cas signalés à l’attention du sénateur.
Mais Eisenhower, en politique étrangère, se situait dans la parfaite continuité de Roosevelt et Truman. Il n’avait pas supporté que le sénateur, dans un discours du 14 juin 1951, attaque son ancien collègue, le général George Marshall, dont certaines décisions (débarquer en Normandie au lieu de concentrer toutes les forces américaines sur l’invasion du Nord de l’Italie, et se répandre de là en Europe centrale ; ne pas foncer sur Berlin et Prague, lorsque cela fut possible ; intervention auprès de Tchang Kaï-Chek, au printemps 1946 (pour l’empêcher d’anéantir les troupes de Mao en Mandchourie), avaient facilité la prise de contrôle communiste de l’Europe de l’Est et de la Chine.
Le 17 mai 1954, alors que McCarthy enquêtait sur des infractions à la sécurité dans la base militaire de Monmouth, Eisenhower institua une politique de refus systématique de communication des documents militaires, au nom du « privilège de l’exécutif ». Cette décision avait pour effet de rendre impossible la poursuite des investigations du Sénat. Elle fut immédiatement portée aux nues par la presse Démocrate - laquelle, étrangement, ne semble pas avoir eu la même attitude par la suite, lorsque Richard Nixon invoqua le « privilège de l’exécutif » au moment de l’affaire du Watergate ou, plus récemment, George W. Bush.
Publiquement lâché par le Président - qui entraînait avec lui certains sénateurs Républicains - et poursuivi avec acharnement depuis plus de quatre ans par ses collègues Démocrates, McCarthy était fini. Pour la première fois depuis quatre ans, l’une des innombrables enquêtes lancées contre lui pour le détruire pouvait rassembler une majorité de voix. Mais cette enquête - qui se conclut par la condamnation du sénateur, le 2 décembre 1954 - finit par ne lui reprocher strictement aucune des nombreuses investigations qu’il avait lancées contre ceux qu’il avait soupçonnés de communisme. Les accusations d’irrégularités financières, un moment lancées contre lui, furent, elles aussi, abandonnées.
Le seul et unique motif de la condamnation fut - d’avoir manqué de respect à la commission mise en place pour le détruire. Naturellement, cette commission n’avait pas non plus montré pour lui un grand respect. Mais l’important était que McCarthy soit condamné - pour quelque chose ou pour n’importe quoi.
Voilà ce que fut, réellement, la cause de la fin du « maccarthysme » : le résultat d’une pure manœuvre politique, une condamnation qui n’osait mentionner aucune des activités publiques du sénateur au cours des quatre années précédentes. Tout le reste est mythologie et mensonges.
Le rôle prétendument héroïque d’Edgar Murrow - qui prétendit que McCarthy, dans son accusation d’une employée civile de la base de Monmouth, s’était trompé de personne - était un mensonge : c’est bien l’Annie Lee Moss accusée par le sénateur qui était une adhérente du parti communiste, et non une homonyme. La scène « historique » du 9 juin 1954 - où l’avocat de l’armée, Joseph Welch, demanda à McCarthy « n’avez-vous donc aucune décence ? », après que celui-ci eut révélé qu’un jeune assistant de Welch, Fred Fisher, était lié à une organisation communiste - était pure comédie. C’est Welch lui-même qui avait révélé au New York Times, trois mois plus tôt, les liens de Fred Fisher - et annoncé que, pour cette raison, Fisher ne travaillerait pas sur la préparation des auditions au Sénat. Welch accusait donc McCarthy de faire ce qu’il venait de faire lui-même. Qui, dans cette affaire, n’avait aucune décence ?
Malgré la précision des recherches de Stanton Evans, il est presque certain que les mythes qui entourent le « maccarthysme » resteront plus puissants que les faits. L’accumulation des mensonges, depuis cinquante ans, a créé une réalité parallèle. Les faits historiques y sont considérés comme une insulte. Ceux qui veulent les rappeler seront considérés comme des déviants et leur crédibilité sera immédiatement attaquée. Comment peut-on oser préférer la vérité à un mythe répété depuis cinquante ans par tous les esprits éclairés, toutes les forces du progrès ?
Source : Metula News Agency info
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