Entretien avec Pierre le Vigan, Inventaire de la modernité avant liquidation. Au delà de la droite et de la gauche, études sur la société, la ville, la politique, Avatar Éditions, coll. « Polémiques », préface d’Alain de Benoist, 420 p., 39 €. Disponible chez librad.com :: ici et la Librairie Primatice – 10 rue Primatice 75013 Paris.
Questions de Patrick Keridan.
Pierre Le Vigan, pourriez-vous décrire votre parcours pour nos lecteurs ?
Je suis né en 1956. J’ai été élevé dans un milieu plutôt populaire, je suis issu d’une famille dans laquelle on trouve essentiellement des ouvriers d’un coté, des paysans éleveurs de chèvres et brebis de l’autre, des gens pauvres, avec un grand respect de l’école mais n’ayant pas pu beaucoup en profiter. Il est assez étonnant que des personnes ayant quitté les bancs de l’école à 11 ou 14 ans écrivent soixante ans plus tard sans fautes d’orthographe ni de grammaire. Effectivement, on ne leur expliquait pas que le ballon de foot était un « référentiel bondissant ». Je suis donc issu d’une famille du peuple de France, avec ses limites sans doute mais aussi avec sa grandeur. Je viens du peuple et je suis en quelque sorte un fils du peuple.
Les choses ont changé pour les gens du peuple. Dans les années soixante, travailler permettait d’acquérir progressivement des sécurités matérielles y compris pour des gens d’origine très modeste, très démunis au départ. C’est certainement beaucoup moins le cas, c’est ce que l’on appelle la fin de l’ascenseur social et c’est un des éléments majeurs de la crise de notre société.
J’ai fait des études de sciences économiques, d’urbanisme et une licence d’histoire. Je me suis tôt intéressé aux idées politiques et j’ai lu un peu de tout, à droite, à gauche, un peu Marx, un peu Proudhon, Barrès, Drieu la Rochelle, les non-conformistes des années trente (Robert Francis, Jean-Pierre Maxence, Emmanuel Mounier, …), etc. J’ai toujours eu une certaine curiosité intellectuelle et ce dans des domaines assez variés. Bien entendu on rencontre vite une limite, outre les limites intellectuelles qui sont les miennes et celles de chacun, et cette limite, c’est celle du temps. A un moment donné il faut choisir entre approfondir ou élargir. Je crois toutefois que si on perd une vue d’ensemble, on perd l’essentiel : les érudits, les trop pointus me paraissent des esprits vains. Il faut approfondir donc, mais garder un point de vue général et généalogique sur les choses. Je crois que dans le domaine intellectuel il y a une chose assez simple à comprendre : les gens ennuyeux ne sont pas profonds, ils sont ennuyeux parce qu’ils sont obscurs, et ils sont obscurs parce qu’ils sont troubles et parce qu’ils sont faux. Ce qui est vrai est clair et ce qui est vrai se dit avec beauté. Si cela ne peut se dire avec beauté c’est que c’est faux. J’ajoute que dans la beauté il y a toujours de la force. Une beauté sans force est de la minauderie.
Compte tenu de ma curiosité, de mon esprit de curiosité, j’ai assez tôt été réticent face aux idées toutes faites, aux conceptions simples de l’histoire, avec des « bons » et des « méchants » bien définis, conceptions qui me sont apparues fausses ou pour être plus exact qui me sont apparues le fruit de circonstances historiques. Cela m’a amené à écrire dans diverses revues non-conformistes « ni de droite ni de gauche », ou « les deux », mais que les politologues (il en reste fort peu de sérieux et d’honnêtes) rapprochent plutôt de la « droite radicale » et « nationaliste » – un terme assez difficile à définir d’ailleurs. Par ailleurs j’ai collaboré à Jeune garde solidariste, journal assez bien fait dirigé par Jean-Gilles Malliarakis, puis à Jeune nation solidariste qui en prenait la suite, et émanait du Mouvement Nationaliste Révolutionnaire dans les années 1979-82. J’ai ensuite collaboré à la revue Troisième Voie à partir des années 1985, qui était l’organe du mouvement du même nom, puis à Révolution européenne. A partir des années 1986, j’ai proposé quelques articles à la revue Eléments et à Nouvelle Ecole, articles qui ont eu le bonheur d’être acceptés et je me suis progressivement rapproché de cette école de pensée, à mesure d’ailleurs que la « Nouvelle droite » devenait de plus en plus antilibérale, post-darwinienne et anti-américaine au sens de « anti-occidentaliste ». Ultérieurement j’ai aussi collaboré à Krisis. Dans le même temps j’ai eu des amis de toutes idées politiques, sauf des libéraux et des gens de la droite conservatrice classique qui m’apparaissaient vite ennuyeux et/ou antipathiques.
J’ai travaillé dans l’urbanisme et sur des projets de développement économique, et aussi dans le logement social. J’ai vécu essentiellement en HLM et notamment longtemps en Seine Saint Denis ; j’y ai vu d’ailleurs le caractère de plus en plus massif de l’immigration contribuer à l’éclatement des liens sociaux de proximité qui existaient. Bien entendu le manque d’emploi et le ralentissement de l’intégration par le travail n’ a pas arrangé les choses.
C’est votre premier livre. Qu’est-ce qui vous a poussé à l’écrire maintenant ?
Ce n’est pas à proprement parler mon premier livre puisque j’ai collaboré à des ouvrages collectifs dirigés par Arnaud Guyot-Jeannin et j’avais écrit il y a bien longtemps, vers 1987, toute une livraison de Troisième Voie sur l’économie qui constituait quasiment un livre. Mais effectivement c’est le premier livre que je signe seul. L’idée qui l’a poussé à écrire ce livre c’est qu’un certain nombre de mes articles et même la plupart avaient un caractère assez intemporel, à savoir qu’ils gardaient (c’est du moins l’idée que j’en ai) un certain intérêt même dix ou quinze ans après avoir été écrits. J’avais en outre « sur mes tablettes » de nombreux textes sur la ville, sur le phénomène urbain, qui constituaient un livre à eux seuls et dont la publication n’avait pas été possible plus tôt parce que ces textes risquaient de n’intéresser qu’un faible public. Or ces textes me tenaient à cœur non seulement parce qu’ils représentaient beaucoup de travail – ce qui ne serait pas une mauvaise raison – mais aussi parce qu’il me semble qu’au-delà de leur apparence « technique », ils touchaient à des choses essentielles sur ce qu’est la modernité.
Si vous deviez nous résumer l’essentiel de votre ouvrage en quelques phrases, comment le diriez-vous ?
Un livre est toujours un peu difficile à résumer. Comme les lecteurs l’ont vu ou le verront mon livre touche aux questions de la société, de la ville et de la politique ; ce sont bien entendu des questions étroitement liées. Le chapitre 1 est consacré à la société et comporte une section consacrée à la ville qui résume les principales analyses du long chapitre sur la ville, le chapitre 2. Le troisième chapitre est consacré à la politique et notamment à l’écologie avant – il faut le noter – la parution de l’ouvrage appelé à devenir classique d’Alain de Benoist sur « la décroissance ». Ce troisième chapitre est le plus court.
L’essentiel de mon ouvrage, au delà de cette rapide description, c’est une approche anthropologique. C’est pour moi l’essentiel. Quel est l’habitus de l‘homme moderne ? Dans quel monde vit-il ? Quel monde se construit-il ? Ou si on préfère sur quelles ruines vit-il ? C’est pour moi la question essentielle. Il y a donc unité entre la crise du lieu, la crise du lien social, la « crise » de la sexualité – encore qu’il faille être prudent en ce domaine où il est difficile de généraliser mais on peut parler en tout cas d ‘une crise des représentations de la sexualité, et il y a donc unité entre ces crises et bien sûr une crise de la politique, une crise de ses projets, une crise de la représentation, une crise de l’espoir en politique, une crise de l’espace du politique liée notamment à la crise absolument terrible et sans précédent de l’espace public qui tend à être privatisé.
Votre démarche critique se fonde sur ce que Baudrillard appelait la pensée radicale. Qu’est-ce qui distingue cette approche des critiques ordinaires ?
Je ne me suis jamais posé la question d’être ou non fidèle à tel ou tel penseur. Alors, si ce que je dis évoque Jean Baudrillard c’est sympathique sans doute car je n’ai pas cherché à m’appuyer sur Baudrillard mais il se trouve que beaucoup de ses intuitions me paraissaient excellentes – et d’autres comme celles de Philippe Muray oh combien aussi –, et cela veut dire que, quand on est dans un certain registre de regard sur le monde moderne on arrive à des conclusions proches. Ce qui distingue ma critique des autres critiques ? Je ne cherche pas à être original à tout prix. Il y a bien des critiques intelligentes du monde actuel. Ce qui m’intéresse c’est qu’elles aillent au delà de la critique d’un système économique ; il me semble que les approches de Myriam Revault d’Allonnes sur l « homme compassionnel », ou encore la critique de l’ « homme sans gravite » de Charles Melman sont des critiques excellentes. Il y en a d’autres, celle de Régis Debray notamment. Je suis un adepte de la maïeutique, je crois qu’il n’y a jamais grand-chose à inventer mais toujours des choses à retrouver – ce qui fait qu’à la maïeutique j’ajoute l’archéologie des idées. Décidément je ne suis pas très moderne, je suis certainement non pas anti-moderne – pourquoi se donner cette peine ? – mais a-moderne.
Vous consacrez un gros chapitre à la ville. Pourquoi ?
La majorité de la population du monde vit en ville. Il me semble donc que ce qui se passe en ville, ce que devient la ville est une question essentielle. En outre la ville a toujours été le lieu où se définissent les pouvoirs, où les préoccupations esthétiques rencontrent les stratégies politiques, et celles-ci les possibilités financières et les puissances financières – en d’autres termes les puissances d’argent. La ville est un objet social, c’est un objet esthétique, et c’est un lieu de pouvoir et de puissance. Cela fait d’excellentes raisons de s’y intéresser. J’ajoute que la ville moderne et hypermoderne que nous connaissons est le lieu d’intensification des pathologies sociétales et anthropologiques. Mais c’est aussi de la ville que peut venir une autre façon pour l’homme de se construire, de se définir, de se projeter dans un autre avenir que celui de l’hypermodernité qui, d’ailleurs débouche moins sur un avenir que sur une involution et une implosion. « Là ou croit le danger croit aussi ce qui sauve » dit Hölderlin. Encore faut-il aider les dieux. « Il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va » dit Sénèque. Il faut savoir si on veut aller vers une société de riches échanges sociaux et humains pour le plus grand nombre ou vers une société d’asservissement du plus grand nombre à la productivité, de fragmentation des tâches et de la vie, et d’opulence vulgaire pour une minorité.
Dans un ouvrage assez philosophique comme le votre, on est un peu surpris de lire plusieurs études sur la sexualité et particulièrement sur la pornographie. Pourquoi cet intérêt ?
Avant la philosophie qui fournit des outils de réflexion il y a tout simplement la pensée. Or je crois que ne pas essayer de penser la sexualité serait un peu dommage. Certes, nous passons moins de temps à la pratiquer qu’à nous livrer à d’autres activités, par exemple à travailler voire à être dans la métro pour les plus parisiens d’entre nous. Je pense que c’est du moins vrai pour l’immense majorité d’entre nous. Mais il n’y a pas que le temps passé qui définit la place d’une activité, il y a l’intensité et le retentissement. La sexualité nous pré-occupe au sens fort. Elle nous occupe en un sens avant toute autre chose. Qui ne peut avoir (ou ne peut plus avoir) des relations sexuelles (je pense par exemple à certains accidentés ou handicapés) ne peut pas penser de la même façon que celui qui peut en avoir et en a. Il y a un manque dans l’homme que seule la sexualité peut combler sans l’épuiser. Le sexe n’est jamais une pratique simplement hygiénique ou « agréable », ce qui ne veut pas dire grand-chose en l’espèce. Le sexe, le sexe au sens de la sexualité, est – c’est une évidence – lié aux affects. Faire l’amour fait du bien à l’autre et à soi, du moins pratiqué dans un certain état d’esprit. Cela n’a évidemment rien à voir avec telles ou telles supposée simultanéité du plaisir, c’est une question d’engagement en un moment riche de don affectif, corporel voire souvent langagier. « Pouvoir aimer et pouvoir travailler » (je veux dire être en état psychique de le faire ; je ne parle évidemment pas ici de la question du chômage), dit Freud, sont les deux conditions qui permettent de dire de quelqu’un qu’il n’est pas fou. Or il me semble que la pornographie à laquelle je consacre effectivement deux études est ambivalente : elle exalte la sexualité c’est-à-dire la pure perte, et en ce sens elle critique la modernité calculante – disons qu’elle la critique en acte – et, en un autre sens, elle se définit aussi, et sans doute de plus en plus, par le culte de la performance et de l’exploit. Elle enlève ainsi bien de la grâce à des activités qui sont censées en avoir beaucoup. La pornographie est donc, ce qui n’est guère étonnant, traversée par les contradictions mêmes de la modernité. Elle a tendance à basculer dans l’hypermodernité mais parfois, elle peut basculer vers une postmodernité, l’après tabous, le plaisir généreux, l’exultation des corps beaux, gracieux et agiles, le bonheur de faire plaisir. Cependant, je reste assez proche de Georges Bataille pour qui il n’y a pas d’érotisme sans la rencontre de la beauté, mais il le dit dans une perspective qui, il faut bien le dire, ouvre un abîme sous nos pieds. Il écrit en effet que « la beauté importe au premier chef en ce que la laideur ne peut être souillée, et que l’essence de l’érotisme est la souillure ». C’est un petit peu cela que la pornographie illustre et, à la fois, essaie de conjurer.
Alors la modernité, c’est fini, liquidé, ou sur le point de l’être… Quels ont été ses traits principaux, ses plus belles réussites ? Quels sont selon vous les signes de sa déchéance et qu’est-ce qui pourrait bien lui succéder ?
Question complexe. C’est la question du vieux, de la crise, du neuf. Ce que la modernité a eu de beau c’est par exemple la conquête du ciel, l’homme pouvant voler. Maintenant, l’enchantement est loin. La modernité est devenue et devient toujours plus une hypermodernité. Comme je crois à la dialectique, même si on lui a parfois fait dire n’importe quoi, je crois qu’à un moment donné la modernité va se retourner en quelque chose qui sera en tout cas une postmodernité. Ce n’est pas encore le cas. Bien entendu il y a déjà des éléments de dépassement de la modernité, comme l’apparition de liens sociaux qui relèvent non plus de la hiérarchie et de l’appétit de puissance, ou de la recherche du profit, mais de l’échange des savoirs et de l’interaction des cultures. Mais cela reste marginal. Nous sommes toujours sous l’emprise de la modernité. Regardez le rapport Attali, ses propositions pour « libérer la croissance » : il n’a qu’un mot à la bouche, la croissance, Et regardez ce que dit M. de Villepin, un homme intelligent pourtant, il n’a qu’un mot à la bouche aussi, la croissance. Il n’y a, depuis la fin des idéologies, qu’un registre accepté c’est celui, comme aime à dire encore M. de Villepin qui n’était au fond en politique qu’un Sarkozy à crinière (par ailleurs excellent historien), de « ce qui marche ». C’est le critère de l’effectivité. Ce qui marche, mais au service de quoi ? La question de ce qui fonde une nation est évacuée. La question de ce qui donne sens à une vie, à un destin de peuple, où est-ce ? Pourquoi sommes nous ensemble ? Personne n’en sait plus rien. Et avec Mme Royal c’est bien sûr la même chose, c’est-à-dire le même vide. Et un vide qui ose sourire : c’est le bouquet !
La modernité continue sur sa vitesse acquise, et va ainsi de plus en plus vite, mais plus grand monde n’y croit. C’est-à-dire que de moins en moins de gens pensent qu’il suffit d’aller vite pour aller quelque part. On peut passer ses soirées à faire le tour du « périf », il y a même des malades psychiques, des gens en grande souffrance qui calment leur nerfs en faisant cela tous les soirs avant d’aller se coucher ivres de fatigue.
Chacun a bien vu que notre pays est de plus en plus « riche » (en terme de produit intérieur brut) mais qu’il y a de plus en plus de pauvres, et chacun voit bien que sa situation personnelle ne s’améliore pas voire est menacée (chômage de masse, maladies de moins en moins bien prises en charge, etc). Seule une petite minorité, droite et gauche « bling bling » confondus, profite du système et théorise sa radicalisation (exemple : toujours plus de capitalisme sauvage et d’immigration avec M. Attali). La modernité a changé dans ses apparences : le disc-jockey Sarkozy (DJ Sarko) mixe toutes les cultures politiques et toutes les idéologies. Joey Starr et Benoît XVI : même combat. C’est la « compil » qui marche. Sur le fond il faut que tout change pour que rien ne change, c’est cela l’essence du bougisme, et tout le monde l’avait compris depuis longtemps sauf l’inénarrable Robert Hue, l’homme qui a fait versé le Parti communiste dans le fossé dont il ne sortira pas. Ce qui reste à redécouvrir, à réinventer de la modernité c’est à mon avis la pluralité des techniques, c’est la diversité des solutions techniques et leur libération du profit. Réinventons des voies techniques oubliées, mettons les techniques au service de la relocalisation de l’économie. Mettons les techniques au service d’un art de la lenteur et d’un nouvel usage du temps. Pour reprendre votre question, le vieux c’est-à-dire le moderne n’est pas mort, et il se donne de plus en plus l’apparence du jeune, la crise est l’état normal de la société actuelle, c’est pour cela qu’il y a plus de 20 ans Jacques Attali avait déjà parlé de l’« a-crise », et quant au neuf donc le post moderne, il se manifeste de temps à autre, il est déjà là, mais il est encore dominé et ne peut trouver sa forme sociale viable. C’est pour cela que le temps est venu, et depuis longtemps, des contre-cultures. C’est d’ailleurs un domaine où il faut reconnaître que la « Nouvelle droite » n’a pas su faire. Ce n’est pas si grave car elle a su faire autre chose, et rien ne se perd. Elle a fécondé d’autres contre-cultures, elle a su « polliniser » telle une abeille de manière parfois inattendue.
Quels sont les penseurs, les écrivains contemporains avec lesquels vous avez le plus d’affinités, et pourquoi ?
Pour moi l’écrivain majeur c’est Montherlant. Ceci dit, j’ai été marqué par Maulnier (surtout le « moraliste » des Vaches sacrées), par Jean Cau, assez magnifique souvent, comme romancier et (un peu moins toutefois) comme pamphlétaire – la vérité est que j’aimais plus les pamphlets étant jeune que maintenant –, par Brasillach, extraordinaire critique et mémorialiste admirable, par Bardèche, prodigieux critique. J’ai toujours trouvé Drieu, homme fragile et attachant, fort mauvais romancier sauf peut-être avec L’homme à cheval (1943), et je dois dire que la lecture d’un ou deux numéros de Révolution nationale (1944) m’a convaincu de l’absolue confusion dans laquelle étaient ces intellectuels collaborationnistes de gauche. J’ai aussi été marqué, et très fortement, par Louis Pauwels (L’apprentissage de la sérénité notamment). Je le plaçais très haut, peut-être est-ce que je le surévaluais. J’ai toujours été indifférent à Maurras comme doctrinaire (l’homme était courageux et opiniâtre, belles qualités il va sans dire). Paul Sérant a aussi compté pour moi. D’autres encore : Camus, Jean Guéhenno, André Gide, Giono, Malaparte (le Soleil est aveugle est ainsi un livre que je trouve littéralement aveuglant de beauté), Jean Prévost.
A coté de ces personnalités, il y a eu des rencontres directes, Pierre Gripari esprit philosophique s’il en est, et écrivain de grande volée, croisé à une conférence par lui improvisée. J’ai aussi eu la chance de côtoyer Jean-Gilles Malliarakis à sa meilleure période. Il a été un temps, vers 1975-1990, un polémiste nationaliste révolutionnaire tout à fait étonnant (et parfois fort drôle) de culture, de verve, de fureur, et d’alacrité. Le talent polémique nourri d’une vaste culture et d’une réelle curiosité intellectuelle, ce n’est pas une mince affaire. Cela fait partie d’une éducation intellectuelle. Je le dis d’autant plus volontiers qu’il a évolué dans un sens libéral qui n’est pas le mien, et aussi dans la mesure où le style pamphlétaire ne m’amuse qu’un temps. Je suis ainsi assez insensible aux Décombres de Rebatet.
Enfin, je dois dire que beaucoup de gens qui m’ont marqué il y a 30 ans ou 20 ans ont des noms qui ne me viennent plus à l’esprit. Je les ai pourtant lu, annoté … Il y a deux hypothèses : soit ils m’ont marqué moins que je ne le croyais à l’époque, soit ils m’ont tellement marqué que l’imprégnation fait que je ne vois plus, et que je sais plus, quelles sont les sources qui m’irriguent. Il faut voir aussi une chose : quand on écrit on ne lit plus vraiment, je veux dire par là qu’on ne lit plus du tout de la même façon, on a une lecture engagée, on cherche des matériaux. Le livre que l’on lit n’est pas une « distraction » c’est un outil de travail.
Vous envisagez de poursuivre votre carrière d’essayiste ? Des projets en vue ?
Je n’ai pas trop l’esprit de carrière. Si les dieux me prêtent vie, j’aurais le goût, et la volonté de continuer à publier. J’ai des articles qui feraient un livre solide sur les questions de l’anthropologie psychique, disons cela d’un autre mot, des essais de psychopathologie, une sorte de « La crise est dans l’homme » pour reprendre le titre un peu scolaire du livre de Thierry Maulnier avant guerre. Je suppose que je trouverais un titre plus tonique. J’ai pas mal d’articles de philosophie qui pourraient être adjoints à cela. Cela peut former un ensemble assez cohérent. Je souhaite aussi éditer mes Carnets qui paraissent, pour une partie seulement dans Elements depuis environ 2002. Cela constituera un livre qui intéressera à priori un certain nombre de gens puisqu’il touche à des questions aussi variées que la littérature, le cinéma, le regard, la sexualité, le dessin, la politique … Il me semble que beaucoup d’entre nous y trouveront des échos de leurs propres préoccupations. Ce n’est pas – ce ne sera pas – un livre narcissique. Sans aller jusqu’au mot de Pascal sur le moi qui serait « haïssable » je crois que le moi peut vite devenir inintéressant, c’est pourquoi ces Carnets sont sans doute personnels mais jamais intimiste – un peu comme les romans de Alain Soral de ce point de vue. Ce sont des échos du monde tel qu’il est et du monde tel qu’il nous fait être et réagir.
Quel est votre mot ou votre expression préférée ?
Coïncidence des contraires (coincidentia oppositorum). J’apprécie aussi beaucoup les expressions telles que « à la fois », « en même temps ».
A quoi croyez-vous ?
A l’amitié.
A quoi ne croyez-vous pas ?
Au progrès, je ne crois pas au progrès. En conséquence je ne crois même pas au progrès de la décadence. Cela ne veut pas dire que je conteste que nous ayons perdu sans doute des choses très importantes mais il n’est même plus possible de parler de cela en terme de décadence. C’est d’une mutation, d’une métamorphose anthropologique qu’il s’agit. Y gagnons-nous, y gagnerons-nous quelque chose qui « compense » ce que nous avons perdu ? C’est fort possible. Est-ce que tout le monde pourra s’approprier les aspects positifs de ce tournant de civilisation ? Est-ce que tout le monde pourra en faire des éléments d’un accroissement de soi ? Ce n’est pas sûr.
Source : L’esprit européen 27-01-2008
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