Si un bilan devait être dressé de ces premières années du XXIe siècle, nul doute – les historiens du futur en attesteront certainement – que la question de l’Islam occuperait une place centrale dans les sujets les plus marquants de la période que nous traversons. Cette période, qui débute à la chute de l’empire soviétique, sera vraisemblablement considérée avec le recul comme une parenthèse géopolitique, quelques décennies durant lesquelles, brièvement, aura triomphé l’unilatéralisme, le pouvoir d’une seule puissance : la puissance nord-américaine. Parenthèse, dis-je, car tout semble à l’œuvre un peu partout dans le monde pour nous ramener à plus ou moins brève échéance à une période de multipolarité, dans une sorte d’accélération de l’histoire qui se manifeste par des signes aussi éloquents que la remise sur pieds de la Fédération de Russie, la montée en puissance de la Chine, la régénération politique d’une partie importante de l’Amérique du Sud, le réveil du monde arabe, et, de manière générale, un regain d’agitation dans les zones contrôlées par l’empire étasunien (guerre d’usure en Irak, refus à l’Est des boucliers anti-missiles de l’OTAN, exaspération au Japon et en Corée du Sud face à la présence militaire américaine, tensions sécessionnistes au cœur même de l’empire, etc.). Je ne vais pas me prêter ici au jeu des perspectives et des paris quant à la forme que prendra demain le nouvel ordre mondial désaméricanisé mais je vais me pencher plutôt sur la période que nous traversons en ce moment, une parenthèse qui n’a rien d’une stagnation.
De l’actuel leadership étasunien on ne doit pas déduire que tout autre modèle alternatif a cessé d’exister depuis la chute de l’URSS. Le communisme est moribond, certes, mais l’histoire a horreur du vide et à un mouvement international d’opposition de masse ne pouvait que succéder un autre mouvement international d’opposition de masse. Cette opposition, nous le savons tous, a aujourd’hui le visage de l’Islam.
De Moscou à Téhéran, de la moustache du petit père des peuples à la barbe du prophète, les convergences sont frappantes. Les médias occidentaux ne s’y trompent pas, d’ailleurs, puisqu’ils réservent bien souvent aux musulmans le même traitement diabolisant et discriminatoire qu’ils réservaient hier aux activistes communistes. Même chasse aux sorcières, mêmes amalgames calomnieux, même stigmatisation, mêmes accusations délirantes de terrorisme et de subversion, et, bien sûr, même peur d’une infiltration massive de cette subversion au cœur même du monde occidental. Les conversions, l’influence idéologique de l’Islam déstabilisent l’establishment au même titre qu’hier l’adhésion des travailleurs au Parti ou aux syndicats rouges. La comparaison s’arrête là mais c’est déjà beaucoup.
Cette “prolifération” fait d’autant plus peur qu’elle est grandement favorisée par le contexte démographique. Pour des raisons culturelles et économiques qui ne sont un secret pour personne, les pays occidentaux à forte immigration musulmane sont aujourd’hui le théâtre de ce que nous pourrions appeler une substitution progressive de peuplement. L’équation en est simple : immigration musulmane massive + regroupement familial + démographie explosive de cette immigration + dénatalité indigène = substitution ethno-culturelle d’un peuplement à un autre sur un territoire donné. La question de savoir s’il faut le déplorer ou s’en réjouir n’entre pas en ligne de compte dans cette analyse, il s’agit de faits et de faits indiscutables. Une certaine gauche applaudit au nom de l’idéologie multiculturaliste et xénophile tandis qu’une certaine droite vitupère au nom des vieilles chimères ethnocentristes et racialistes, mais, une fois de plus, les extrémistes des deux bords ont un train de retard et l’histoire ne les a pas attendus. Relevons tout de même qu’en dépit du discours cosmopolisant véhiculé par les médias du système, les immigrés migrent très rarement par choix ou par amour de leur terre d’accueil et les musulmans sont loin, c’est le moins qu’on puisse dire, d’être des fanas du métissage généralisé…
La question se complique encore – et devient plus intéressante – quand on sait qu’en plus de ses atouts démographiques, l’Islam peut compter, de plus en plus, sur un pouvoir de séduction qui va grandissant. Un exemple paru dans la presse il y a quelques mois m’avait particulièrement frappé. Un groupuscule islamiste qui fomentait des attentats en Allemagne avait été démantelé et ses membres arrêtés. Le seul hic de l’affaire, qui lassa les forces de l’ordre dubitatives, c’est qu’un nombre important des membres de ce groupe armé n’étaient ni des migrants arabo-musulmans ni des fils d’immigrés mais de jeunes Allemands de souche ! Doit-on vraiment s’en étonner ? L’Europe de l’Ouest, tout comme les Etats-Unis, n’est-elle pas un terrain particulièrement propice aux menées du prosélytisme islamiste ? Deux des plus grands “idéaux de masse” de notre histoire – le christianisme et le socialisme – ayant quasiment tiré leur révérence ou étant sur le point de le faire (ce constat s’applique particulièrement à notre coin d’Europe), il se trouve que nous n’avons rien de crédible à opposer à cette formidable espérance que représente l’Islam pour des millions et des millions d’individus à travers le monde. L’histoire a horreur du vide, je l’ai dit, et une place délaissée ne reste jamais longtemps vacante. Ceux qui, chez nous, s’étonnent du nombre croissant de conversions de nos compatriotes à la foi musulmane n’ont vraisemblablement pas compris que l’homme ne vit pas que de fêtes et de shopping, comme ils n’ont de toute évidence pas compris non plus que si nous n’avons à opposer à l’Islam que notre économie de marché et notre consumérisme hédoniste, alors c’est que nous avons déjà perdu.
La séduction de l’Islam s’exerce avant tout dans nos quartiers les plus défavorisés, de par la forte présence d’immigrés arabo-musulmans bien sûr, mais aussi pour des raisons beaucoup plus profondes. Ces raisons tiennent en grande partie à ce que nous appellerons les “convergences morales” qui existent entre certaines valeurs de l’Islam et les valeurs propres aux classes populaires de notre société. Ces valeurs recoupent en gros ce que Georges Orwell appelait la comon decency, soit un ensemble d’idées très précises de « ce qui se fait » et « ce qui ne se fait pas », un certain sens de l’honneur, de la famille, une certaine fierté identitaire et une virilité exacerbée. Virilité que beaucoup de jeunes travailleurs font leur, parce qu’elle correspond à l’image qu’ils souhaitent donner d’eux-mêmes et parce que les bas salaires qu’ils touchent (quand ce n’est pas l’absence pure et simple d’un emploi) sont au contraire ressentis par eux comme des facteurs humiliants de dévirilisation. Compensant ainsi leur faible pouvoir d’achat et leur impuissance à exercer une influence réelle sur la société qui les entourent, ils se laissent souvent séduire par un Islam viril – machiste, diront certains – qui leur enseigne le respect des aînés, de la mère notamment, et qui leur apprend à se prémunir physiquement contre tout affront les visant ou attentant aux valeurs que nous venons de mentionner (1). En un autre temps, ces jeunes Européens, à la recherche de valeurs du même type, se seraient identifiés à une expression européenne, culturellement enracinée, de ces valeurs – le catholicisme, le scoutisme, telle ou telle mouvance philosophique ou culturelle ou que sais-je encore – mais le fait est que l’Europe moderne ne propose plus aucune de ces alternatives. Comme l’explique l’essayiste Guillaume Faye (auteur à prendre avec des pincettes mais qui a parfois des éclairs de lucidité), « le surgissement de l’Islam radical est le contrecoup des excès du cosmopolitisme de la modernité qui voulut imposer au monde entier le modèle de l’individualisme athée, le culte de la marchandise, la déspiritualisation des valeurs et la dictature du spectacle. » (2) Le choix de l’Islam par certains de nos compatriotes n’est tout de même pas qu’un choix par défaut, certes, mais on ne voit guère en même temps quelle autre offre morale et spirituelle pourrait lui faire concurrence.
Ceux parmi nous qui, sous l’influence débilitante des médias à discours unique, voient l’Islam banlieusard comme un univers barbare où les mosquées côtoient les caves à tournantes, sont donc bien loin de la réalité. Le fait est que ces médias cherchent sciemment, à chaque manifestation d’incivilité des jeunes immigrés arabo-musulmans (ou de ceux qui les côtoient) à mettre lesdites incivilités sur le compte de l’influence pernicieuse de l’Islam, comme si le Coran préconisait à ses lecteurs de dealer des stupéfiants, d’agresser les chauffeurs de bus, de brûler les voitures et de violer des femmes en bande. On présente les voyous en Lacoste et en casquette de base-ball comme des sectateurs de Mahomet alors que nous savons pertinemment que ces gens-là ont été allaités au rap américain, aux vidéos porno, à la culture bling-bling de MTV et au fantasme de l’argent facile entretenu par la pensée ultralibérale. Rien de commun avec l’Islam, on en conviendra. Rien de commun entre ce lumpenprolétariat acculturé et hyper-consumériste et la République islamique d’Iran, par exemple, qui développe jusque dans le domaine de la publicité une méfiance soutenue face aux écueils de la société de consommation (3). Rien de commun entre ces ados décérébrés accros aux sites X et les activistes musulmans du Maghreb en guerre contre Canal+ et son Journal du Hard (4) . Ceux que d’aucuns appellent les “racailles” ne sont en définitive pas des musulmans en puissance – ce sont des Américains en puissance.
Serions-nous donc pris en tenaille entre deux modèles antagonistes de société (le musulman et l’étasunien) dont aucun n’est vraiment le nôtre ? Serions-nous donc déjà hors de la course, sommés de choisir entre deux conceptions de la vie dont aucune n’est européenne ? Je me souviens d’un slogan identitaire qui avait circulé en Suisse il y a quelques années sous forme de graffitis sur les murs et qui disait “ni McDo ni kebab”. Une certaine conception de la neutralité suisse, dira-t-on… Ce type de slogans, construit sur le vieux modèle du célèbre “ni trust ni soviet” de la guerre froide, ne va certes pas chercher bien loin mais il met en exergue cette question du retour de la bipolarité mondiale que j’évoquais au début de cet article et l’abyssale absence de l’Europe dans le nouveau jeu géopolitique et idéologique qui est en train de se dessiner. Si nous ne parvenons pas sur le moyen terme à régénérer ce que nous pourrions appeler une vraie pensée européenne (et je me permets de ne pas être très optimiste sur ce point), il viendra immanquablement un moment où il nous faudra affronter ce choix difficile et prendre parti, au moins à titre individuel, pour un des deux camps en présence. Lequel ?
En pleine guerre froide, Alain de Benoist, éminent intellectuel français, s’était, sur le même modèle, élevé au dessus des préjugés anticommunistes en cours dans les milieux qu’il fréquentait (la “nouvelle droite”) et il avait écrit, s’attirant la foudre de nombreux de ses camarades : « Certains ne se résignent pas à la pensée d’avoir un jour à porter la casquette de l’Armée Rouge. De fait, ce n’est pas une perspective agréable. Nous, nous ne supportons pas l’idée d’avoir un jour à passer ce qui nous reste à vivre en mangeant des hamburgers du côté de Brooklyn. » (5) En remplaçant la casquette de l’Armée Rouge par le keffieh palestinien, nous aurions, je crois, un énoncé clair du dilemme qui est aujourd’hui le nôtre, à nous jeunes Européens.
J’étais, il y a quelques jours, assis dans le bus à côté d’une femme voilée entourée de trois ou quatre enfants en bas âge et je feuilletais Le Matin Bleu. Il était question, dans la brève que je lisais (car il n’y a que des brèves dans Le Matin Bleu) d’une jeune Italienne qui participait en ce moment à une émission de télévision où elle avait mis aux enchères sa virginité ; elle espérait au moins empocher un million et demi d’euros. Le journaliste expliquait que ce nouveau concept à la mode nous venait d’outre-Atlantique (allons donc !) où l’hymen d’une jeune Américaine avait trouvé acquéreur sur Internet pour la somme faramineuse d’1,2 millions de dollars. Et la jeune fille d’expliquer : « Je n’ai pas de dilemme moral, nous vivons dans une société capitaliste. » Ecœuré, j’ai refermé mon journal et je me suis surpris, sans y penser, à observer cette mère de famille voilée en train de parler à ses enfants. J’ai alors réalisé l’abîme incommensurable qui séparait ces deux mondes, celui – fait de droiture et de préceptes stricts – de l’Islam, et celui, jouisseur et cynique, d’un Occident abandonné aux ravages du libéralisme apatride. Ces deux sphères idéologiques sont résolument inconciliables.
S’il fallait vraiment choisir – et quant à moi, je ne le ferais pas de bon cœur car ce combat n’est pas le mien – alors il faudrait peut-être se poser une question très simple : préféreriez-vous que votre fille se convertisse à l’Islam ou qu’elle mette sa virginité aux enchères sur Internet ? Quant à moi, je n’hésiterais pas une seconde.
Septembre 2008
Notes :
1 - J’ai voulu mettre l’accent sur cette question de la virilité parce qu’aux dires de nombreux musulmans (et on ne peut pas entièrement leur donner tort), c’est précisément ce qui ferait défaut à notre actuelle conception de la vie. Je ne parle pas de la conception européenne en tant que telle mais de ce qu’elle est devenue depuis quelques décennies sous l’influence de certaines idées libérales et de la religion dite des “droits de l’homme”. Il faut bien avouer que convertis comme nous le sommes à l’auto-masochisme, au reniement permanent de nos origines et au mépris de toutes les manifestations morales ou physiques de la force (à laquelle nous préférons maintenant des valeurs plus “féminines” telles que la douceur, les concessions, la tolérance), nous ne sommes plus vraiment de taille à tenir tête lors d’un hypothétique choc des civilisations. Evolution positive ou dommageable ? Je me permets de suspendre mon jugement.
2 - Guillaume Faye, “L’Archéofuturisme”, éditions de l’Aencre, 1998
« L’Iran a interdit aux vedettes du cinéma et du sport de faire de la publicité, affirmant que les célébrités ne devaient pas promouvoir la culture de la consommation. “L’utilisation de l’image des artistes, des sportifs et des personnalités culturelles est interdite dans les publicités commerciales” a déclaré Ali Reza Karimi, directeur général du Ministère de la culture en charge de la publicité. Il a ajouté que les artistes et les célébrités “doivent promouvoir la culture des notions chevaleresques plutôt que celle de la consommation”. » (AFP, 9 juillet 2008)
3 - « Le parquet antiterroriste de Paris a ouvert une enquête préliminaire après des menaces proférées à l’encontre de Canal+ exigeant que la chaîne cryptée cesse la diffusion de films pornographiques vers le Maghreb. La chaîne avait déposé plainte après avoir reçu un courrier anonyme fin juin. Son ou ses auteurs, qui se présentent comme musulmans, menacent de “faire sauter le siège” de la chaîne, situé au sud-ouest de Paris, si elle ne met pas fin à la diffusion chaque premier samedi du mois de son film pornographique, diffusé aux abonnés du Maghreb et du Moyen-Orient grâce au satellite Hotbird. » (AFP, 8 juillet 2008) Ce communiqué m’a rappelé un texte du libre penseur français Marc-Edouard Nabe, sympathisant anarchisant de la cause musulmane, qui écrivait dans son journal La Vérité (n°1, novembre 2003) : « La pudeur manque. Il ne faut pas s’étonner que ce soit à coups de bombes que certains cherchent à l’imposer. Oui, chaque attentat est non pas un attentat à la pudeur, mais pour la pudeur ! »
4 - Alain de Benoist, in. Eléments n°41, mars-avril 1981
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Ou bien… ou bien…
Le Kant de la Paix universelle voyait l’Histoire comme le dernier salon où l’on cause. « Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en règle universelle.» Le politique, tant dans le cadre national qu’international, devient l’expression de la plus haute morale. Les Raisons autonomisées aménagent un monde sans opacité, sans altérité communautaire, sans identités, sans Histoire. L’intersubjectivité, par la construction d’un droit cosmopolite, garantit l’apaisement des mœurs à l’échelle mondiale, et rejette l’enracinement dans les dark ages.
Les philosophies du soupçon ont causé quelque désordre dans ce cadre en porcelaine, bien que l’illusion communicationnelle ait pu agir sur les consciences après les hybris de la dernière guerre mondiale et l’avènement jubilatoire de la société de marché.
L’Histoire d’ailleurs se chargeait volontiers de régler cette disputatio.
Le messianisme communiste se présentait comme une étrange chimère, qui jointait le scientisme du siècle XIX et le prophétisme biblique. On y trouvait le lyrisme de la Commune, le nihilisme de Tchernychevski, l’efficacité prussienne et la pompe byzantine. Avec le recul, on y perçoit aussi le vieux fonds slave et eurasien, mâtiné de despotisme, de communisme agricole, de mystique vieux-croyant et de quelques tentations occidentalistes, vite répudiées.
Mais on n’accordera jamais assez d’importance à la musique des idéologies, métissée de chants martiaux et de petites berceuses de nuit. Les sacrifices et les tueries se nourrissent rarement des liqueurs un peu fades de la raison, même si la Raison se sert des larmes pour orner ses vallées. La Gesta Dei, quelque nom transcendantal qu’on accorde à ce dernier, Race, Patrie, Communisme, Allah ou Droits de l’homme, déniche toujours des moyens humains pour s’exercer. Les hommes s’engagent en général en prêtant l’oreille à la romance de leurs tripes, de leurs cœurs ou de leurs muscles, plutôt qu’aux impératifs universels dûment estampillés par la raison universelle. A moins que l’Idée ne soit qu’une excroissance de leurs corps lancés vers le ciel ou les enfers.
Il ne faut donc pas s’étonner que l’Ennui, jadis privilège aristocratique, se soit démocratisé et universalisé lorsque la binarité géostratégique d’une période qui paraît si étrangement lointaine, et qui vit comme terminus le démembrement d’un mur à Berlin, se fût évanouie dans la mélancolie des marchés.
Car les ventres repus n’ont plus soif de vie. Ceux qui aspirent à l’être ne connaissent pas le bonheur du manque !
Or, nous sommes ainsi : il nous faut autre chose que le pain. La dépression est devenue la maladie la plus courante, et nul doute que le marché chinois du neuroleptique ne s’avère prometteur à la longue. A moins que les Américains, en exportant leur way of life, ne préparent des tempêtes de rage et de fureur.
Les USA constituent un cas somme toute bizarre dans l’Histoire, et qui relève de la tératologie anthropologique. Rares ont été les nations qui se sont constituées sur une Tabula rasa. Les Etats-Unis sont une société purement idéologique, fondée sur un projet messianique conçu contre l’Europe enracinée et pervertie. Sa recherche de pureté sur une terre promise, nouvelle île utopique, conduit nécessairement à condamner, et, à terme, à transformer, les babylones d’outre-mer.
Rien pourtant ne sépare cette visée de celle qui mouvaient les premières communautés judéo-chrétiennes, et qui marqua aussi de son empreinte le djihad mené par les guerriers fanatisés de l’Islam. Vu sous cet angle, l’Amérique telle que l’éternité l’a changée ne dépare aucunement des cas d’espèce précédemment évoqués. On y trouve autant ce prosélytisme hystérisé qui caractérise si fortement les sectateurs du Dieu unique. Cependant, il existe une différence : l’Amérique n’a pas eu l’occasion d’inscrire, donc d’abâtardir, son dessein religieux dans un substrat civilisationnel antique, dans des structures sociétales, mentales, dans des habitus, parfois enfouis au plus profond des consciences, et qui, par la force de leur pesanteur, par la masse de leurs attestations, par l’authenticité de leur enracinement, ont fini par transformer les visages du christianisme et de l’Islam, l’un reprenant, parfois avec enthousiasme, le legs romano-hellénique, l’autre se moulant dans le somptueux modèle de l’Ancienne Perse.
Il se pourrait, et c’est une hypothèse qu’il faut prendre au sérieux, que le reflux de plus en plus évident de l’impérialisme américain (le plus marchand de tous les colonialismes, le plus répugnant aussi) laisse place à des résurgences, des avatars, de forces que l’on croyait définitivement enterrées, et qui, d’une façon ou d’une autre, reprenant à leur compte l’évolution technique actuelle, réactivent des visions, des weltanschauungs archaïques (de arkhê, fondement). C’est pourquoi la Russie retrouvée (à l’heure où j’écris, j’entends que le dernier tsar vient d’être réhabilité par Poutine), la Chine néo-confucianiste, l’Iran shiite, peut-être demain l’Empire indien d’Amérique, doivent recevoir toute notre sympathie.
Mais l’Europe ?
Nous sommes ses orphelins. La question qui nous hante est de savoir si l’assassinat perpétré par les responsables actuels de l’Union prétendument européenne est irrémédiable. On peut toujours croire au miracle, et il pourra bien se trouver, un jour, une Jeanne d’Arc pour notre patrie.
Et, comme tout orphelin, nous cherchons amour, protection et raison de vivre.
Les Islamistes semblent portés par une foi qui nous manque. La nature a, certes, horreur du vide. Les postures hyperboliques en imposent toujours, et l’on peut comprendre celui, même de souche européenne, qui préfère un djihadiste fier et ferme dans ses convictions, à un veau affalé sur son canapé devant les éructations d’un Patrick Sébastien. C’est pourquoi il n’est pas malsain de rappeler que la dichotomie qui sépare la décadence, la déchéance, de la dignité ne recoupe pas les différences ethniques et raciales.
Néanmoins, la stupidité consisterait à tomber dans une sorte de choix binaire, symptôme assuré du nihilisme et du ressentiment. L’Islamisme, parce qu’il combat l’Amérique du Nord (il ne l’a pas toujours fait. Les Wahhabites, par exemple, ont volontiers sympathisé avec les cow-boys calvinistes) ne peut se présenter comme l’inverse de celle-ci. On trouve dans le monde musulman, aussi puritain que la société évangéliste yankee, autant de schizophrénie qu’Outre-Atlantique. Pour ceux qui ont, comme moi, vécu dans un pays arabe, il n’est pas surprenant d’y trouver, à un point de tension exacerbé, la même opposition entre moralisme et relâchement des mœurs, discours inquisitorial et pratique permissive . Si des femmes peuvent vendre aux enchères leur virginité, à la télévision américaine ou italienne, c’est un cas qui peut arriver outre Méditerranée (mais on passe par la famille). Si des pères et des mères manifestent un grand sens des responsabilités là-bas, il n’est pas exclu qu’il en soit pareillement dans les Grandes Plaines de l’Ouest. Le terrain des cas et des exemples est trop glissant pour qu’on s’y aventure. Il est même fort possible de trouver chez les GI’s des types biens.
Le ou bien… ou bien… apparaît alors bien illusoire.
Il est préférable de prendre quelque hauteur et de dresser le constat amer de notre déréliction. Que le nihilisme se soit répandu comme un cancer dans les terres gréco-romaines infestées par la rage biblique, c’est ce qu’il nous faut analyser. Que nous ayons exporté cette maladie sur un autre continent qui, en retour, nous pollue de son haleine fétide, c’est un grand malheur historique. Que de grandes aires historiques commencent à reconquérir leur identité, tandis que nous, Européens, restons sur la touche, cela devient une honte et un scandale.
Claude Bourrinet
Je partage la réticence de Claude, qu’il évoque avec talent.
Si on suit le raisonnement présenté, au final, il n’y a que deux choix, parce que nous autres européens, serions restés sur la touche. Et nous devrions choisir rapidement notre camp.
Ce serait je le pense la dernière phase du suicide que de se dire “US ou Islam”.
Je préfère objectivement le monde musulman, et de loin, aux USA. Mais nous avons en nous tout ce qu’il faut pour nous reconquérir. Nous délivrer par l’étranger, on a vu que cela ne fonctionne jamais, tant en Irak qu’en France en 1940.
Je dis donc qu’il y a dans notre fantastique héritage tout ce qu’il faut pour nous relever. Le catholicisme offre la pudeur nécessaire, à qui en voudra par exemple.
Je refuse donc cette logiquement simpliste et binaire.