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Tribune libre

Thierry Meyssan parle du Front national et de la liberté

Thierry Meyssan parle du Front national et de la liberté

Extraits d’un entretien accordé au site ReOpen.

Pour commencer, et lever toute « ambiguïté » à ce sujet, quelles sont vos relations avec l’extrême droite, ses idées, le Front National ?

Thierry Meyssan : (…) Je me réclame de la pensée des Lumières et du radicalisme. À ce titre, je veux développer le débat démocratique, y défendre mes idées et en réfuter d’autres. Précisément, le débat démocratique ne se développe que lorsque l’on accepte de se confronter aux gens dont on ne partage pas les idées.

J’ai toujours activement combattu les idéologies d’exclusion, que ce soit le racisme ou l’antisémitisme, l’apartheid ou le sionisme, etc. Ceci m’a conduit à publier de nombreux articles polémiques et à participer à quantité d’émissions de radio et de télévision où je me suis notamment opposé à des représentants du Front National.

Jusqu’à la guerre du Kosovo, l’action du Réseau Voltaire en général et la mienne en particulier ont été unanimement reconnues à gauche au point que les principaux partis politiques, syndicats, associations et loges maçonniques de gauche m’ont confié à plusieurs reprises l’animation du Comité national de vigilance contre l’extrême droite.

Pour mener à bien ce combat idéologique, j’ai mis en place au sein du Réseau Voltaire un observatoire des extrêmes droites. Nous avons analysé en détail la plupart de leurs discours et de leurs publications et nous avons élaboré des argumentaires pour leur répondre. Pour compléter nos analyses, j’ai interviewé de nombreux leaders d’extrême droite. Je me suis efforcé de comprendre leur point de vue et d’apprécier leurs qualités humaines. Cela n’a jamais modifié en quoi que ce soit mes convictions, mais m’a conduit à changer mon regard sur eux.

Alors que certains médias et organisations faisaient campagne pour l’interdiction du Front National, j’ai au contraire milité pour une réforme du mode de scrutin qui lui permette de représenter ses électeurs à l’Assemblée nationale. Alors que certains s’efforçaient de diaboliser ce parti, j’ai milité pour que l’on prenne en considération les préoccupations de ses électeurs et qu’on y apporte des réponses conformes à nos valeurs. J’insiste sur ce point : une analyse précise du discours de Jean-Marie Le Pen m’a convaincu que son succès électoral n’avait rien à voir avec une épidémie de racisme, mais avec la détresse de ceux de nos concitoyens qui ont été les victimes de la colonisation et de la décolonisation, qui se sont sentis manipulés, puis abandonnés par l’État. A contrario, la diabolisation dont Jean-Marie Le Pen et ses électeurs ont fait l’objet prolonge la lâcheté d’une classe dirigeante incapable d’assumer ses erreurs historiques.

(…)

Je regrette de ne pas avoir pu continuer cette lutte et d’avoir cédé devant des partis politiques qui trouvent un intérêt électoral à diaboliser le Front National pour affaiblir la droite. Ce faisant, non seulement ils laissent certaines idées se répandre faute de les avoir réfutées, mais surtout ils développent eux-mêmes l’intolérance qu’ils prétendent combattre. En définitive, je pense que les médias et les organisations qui ont manifesté pour l’interdiction du Front National représentent un danger pour la démocratie et j’observe que le Front National, lui, n’a pas inscrit dans son programme l’interdiction de partis politiques. Enfin, j’estime que si le Front National, ses électeurs et ses militants, étaient traités normalement, ils se sépareraient de certains éléments fanatiques et apporteraient une contribution légitime au débat parlementaire. Je ne vois pas comment on peut concevoir la démocratie si l’on ne comprend pas cette position voltairienne.

À l’identique, on vous reproche également vos relations avec Dieudonné. (…)

Thierry Meyssan : J’ai croisé Dieudonné dans les années 1980, lorsque les partis de gauche fuyaient devant le Front National et qu’il s’est présenté à Dreux contre Marie-France Stirbois. Je l’ai revu après les attentats du 11-Septembre lorsqu’il a ridiculisé à la fois le discours sur ben Laden et celui de ben Laden. Après l’avoir ainsi vu se positionner contre le racisme et contre l’impérialisme, je l’ai vu s’opposer au sionisme. En 2005, je l’ai invité à la conférence Axis for Peace. Et c’est logiquement qu’à l’été 2006 j’ai envisagé avec lui d’organiser un voyage de leaders d’opinion au Liban pour y témoigner de ce qui s’y passait. En définitive, les personnalités qui s’étaient portées volontaires ont renoncé les unes après les autres à se rendre dans un pays en guerre. Lorsque le voyage a eu lieu, nous n’étions qu’un petit groupe et les hostilités venaient d’être interrompues.

Dieudonné n’est pas un politicien professionnel. C’est un bouffon qui se moque de nos incohérences et nous renvoie une image ridicule de nous-mêmes. Apparemment tout le monde n’a pas le sens de l’humour et n’accepte pas d’être remis en question par un saltimbanque. Il a fait à son tour l’objet d’une campagne de haine car le rire qu’il provoque met à mal l’hypocrisie et la langue de bois. Où qu’il se trouve, ses propos sont enregistrés et décortiqués. On leur attribue un sens répugnant en les sortant de leur contexte. Tout cela est bien loin de la démocratie.

Il m’a invité à son spectacle au Zénith. Je me suis trouvé assis au carré VIP parmi des personnalités de tous bords. Libération — qui avait publié 25 articles pour me descendre à la publication de L’Effroyable Imposture — a inventé de nouvelles âneries à cette occasion. Ce quotidien a prétendu à ses lecteurs que j’avais rejoint le Front National car j’avais serré la main d’un de ses députés européens ; le frontisme se transmettant probablement par simple contact cutané. Il s’agissait de Bruno Gollnisch que je croisais souvent par le passé au Parlement à Strasbourg ou à Bruxelles et que je respecte à la fois comme homme et comme élu du Peuple. Pour les fanatiques, la courtoisie est un crime, pour les démocrates c’est une vertu.

(…)

Dans la vie, les mots et les actes des gens se contredisent souvent. Les actes sont plus importants que les mots.

(…)

Lorsque j’ai publié L’Effroyable Imposture, je m’attendais à des réactions selon le clivage droite-gauche, parce que j’avais toujours vécu avec. Je me suis rendu compte qu’une autre ligne de partage apparaissait, que j’avais des amis et des adversaires dans tous les camps. Je pense que nous devons tous nous repositionner en fonction de la question principale, celle de la souveraineté des peuples face à l’impérialisme. Je milite au PRG, le parti de Jean Moulin, l’homme qui coordonna la Résistance française face à l’invasion nazie. Je m’inspire de son exemple : il accepta de travailler avec tous ceux qui voulaient défendre la liberté, de l’extrême gauche à l’extrême droite. Il n’exclua que les individus et les groupes qui avaient participé à la guerre d’Espagne aux côtés des phalangistes et fait couler le sang des républicains. De même, je suis prêt à travailler avec tout le monde, à l’exception de ceux qui ont participé activement aux agressions impérialistes et fait couler le sang. Je pense aux sarkozystes qui ont envoyé les troupes françaises participer à la colonisation anglo-saxonne de l’Afghanistan.

Je suis étonné que vous soyez choqués par mes relations avec Alain Soral et Dieudonné, et que vous ne voyez rien à redire lorsque la totalité de la classe politique française se presse à des mondanités autour d’Al Gore ou de Condoleezza Rice. Qu’est ce qui est grave : témoigner des crimes israéliens au Liban ou semer la mort et la désolation de la Yougoslavie à l’Afghanistan ?

(…)

Je vous ai dit que je ne connais pas d’autres limites à mes alliances que celles voulues en leur temps par Jean Moulin pour créer le Conseil national de la Résistance. Je me sens donc proche du Hezbollah en tant que principal réseau de résistance au Proche-Orient. Jadis, Charles De Gaulle et la Résistance française étaient considérés comme « terroristes » par les médias de la collaboration et par le Reich ; aujourd’hui, Hassan Nasrallah et la Résistance libanaise sont considérés comme tels par la presse occidentale et par l’empire états-unien. C’est dans l’ordre des choses. Vous n’avez pas de raison d’en être troublés.

J’éprouve beaucoup d’admiration pour Hassan Nasrallah, parce qu’il n’est pas simplement un grand résistant, mais parce qu’il a une vision claire du conflit et une pensée généreuse. Alors que beaucoup de Libanais se contenteraient de bouter l’occupant israélien hors du territoire et de régler divers problèmes bilatéraux, il ne se satisferait pas, lui, d’une paix qui laisserait des millions de non-Libanais dans le désespoir. De plus, il est conscient que la paix est impossible au Proche-Orient tant qu’y persistera l’apartheid, comme Nelson Mandela était conscient que la paix était impossible en Afrique australe tant que l’apartheid persisterait en Afrique du Sud.

Certains s’imaginent que, s’ils parviennent à libérer le Proche-Orient, Sayed Hassan Nasrallah et le Hezbollah imposeront une dictature religieuse. Ils pensent que je suis naïf et que je ne devrais pas m’acoquiner avec des fanatiques qui attendent sournoisement le moment pour écraser les mécréants comme moi. C’est prendre la propagande pour la réalité. La même propagande expliquait jusqu’à l’été 2006 que le Hezbollah était un groupuscule terroriste de moins de 500 combattants. Quand il a repoussé l’armée israélienne, il a fallu admettre que c’était une véritable armée soutenue par la majorité de la population, quelle que soit son appartenance ou sa non appartenance religieuse. Le Hezbollah, c’est un réseau de résistance à l’occupation militaire israélienne qui s’est formé au sein du mouvement social de Moussa Sadr, l’imam des pauvres.

(…)

Vous me dites que la liberté d’expression est très contrôlée en Russie. C’est vrai, mais c’est relatif. Elle l’est beaucoup moins qu’en France. Il est plus facile de critiquer Vladimir Poutine et Dmitry Medvedev dans les journaux russes que Nicolas Sarkozy dans la presse française.

Précisément, je me suis rendu compte que la presse française n’est pas libre. Ses journalistes s’interdisent de penser hors du conformisme ambiant. J’ai constaté le fantastique écho de mes travaux dans le monde arabe et je me suis décidé à mobiliser l’opinion publique internationale. J’ai donc pris l’initiative de poursuivre par la Russie. J’y conserve des contacts à haut niveau et j’écris régulièrement dans le principal hebdo politique et le mensuel féminin le plus diffusé.

Contrairement à votre préjugé, je ne pense pas que l’on puisse comparer la volonté de puissance des États-Unis à celle de la Russie. Washington prétend contrôler le monde global, Moscou ambitionne de restaurer son influence dans sa sphère linguistique et historique traditionnelle. Vous ne trouverez pas en Russie de projet comparable à celui du PNAC. Il faut l’admettre : les États-Unis veulent nous dominer, tandis que la Russie veut être notre partenaire. Les Slaves ne sont pas nos ennemis, ce sont nos frères. Ils sont beaucoup plus proches culturellement de nous que les États-uniens. Voltaire a vécu à la cour de Catherine II de Russie où le français était la langue officielle.

Il y a quelques jours, les États-Unis et Israël ont poussé la Géorgie à tuer les Russes d’Ossétie. Moscou a répliqué par une vaste opération militaire que la presse occidentale présente comme disproportionnée. En réalité, la Russie vient de sauver la paix mondiale, car si elle n’avait pas immédiatement stoppé l’agression, Washington et Tel-Aviv en auraient conclu qu’ils pouvaient se lancer dans la guerre qu’ils ambitionnent : la conquête de l’Iran, qu’ils ont préparée en occupant l’Afghanistan et l’Irak.

L’entretien en intégralité.

Discussion

1 commentaire pour “Thierry Meyssan parle du Front national et de la liberté”

  1. [...] chaude : “je me suis rendu compte que la presse française n’est pas libre”. (source) (via Spoiler) • Kemi Seba, vu par le Monde (source) (via [...]

    Par En bref (28 sept 08) : François Desouche | Dimanche, 28 septembre, 2008, 12:37:30

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